Deux jours, vingt-deux personnes, deux cents élèves, et une nièce de six ans
Par Cédric Maillard, cofondateur, directeur et enseignant chez Apolline
Sept heures du matin, le samedi 20 juin. Juin a été brûlant cette année, et malgré l’heure il fait déjà chaud. Nous transpirons en déchargeant les instruments devant les Ateliers de la Côte, à Etoy, encore déserts.
Il faut monter les scènes, installer les décors, câbler et tester le son, puis enchaîner les répétitions générales. De cette journée, le public de l’Apolline Fest ne verra rien. Elle représente pourtant la moitié du travail.
Le lendemain, dimanche, nous sommes tous sur place à huit heures.
Huit heures : la scène qu’on offre avant le spectacle
Les premiers élèves arrivent longtemps avant l’ouverture des portes. Chez nous, un élève de musique monte une première fois sur scène le matin pour un essai avant le vrai spectacle de onze heures, qu’il vienne de nos cours de chant, de piano, de guitare ou de batterie. Une heure précieuse dans une journée bien chargée, mais essentielle. Un enfant qui a déjà senti le plateau sous ses pieds y remonte grandi, et avec assurance.
Pendant que nous accueillons les élèves, leurs parents et leurs proches, les professeurs de musique s’installent sur la scène. C’est notre façon de faire : ils accompagnent leurs élèves.
À onze heures, je me suis assis pour la première fois depuis la veille.
On imagine volontiers que, le jour du spectacle, le trac appartient aux enfants. Il y a aussi le nôtre. Nous savons qu’ils l’ont, et c’est pour cela que nous l’avons davantage encore. Une année entière de travail se joue en quelques minutes. On voudrait tellement que cela se passe bien pour eux. À cet instant, tout leur appartient. Je crois que chacun de mes collègues enseignants vous dirait la même chose. Ce trac-là, nous le partageons.
Midi quarante-cinq : une heure pour changer le plateau
Entre 12h45 et 13h45, le public a pu croire que nous déjeunions.
Ce que nous aurions souhaité ! En réalité, le plateau change de visage. Un spectacle de musique laisse derrière lui une quantité considérable de matériel à démonter en temps record. Il faut ensuite installer le décor du théâtre, accueillir les comédiens assez tôt pour qu’ils prennent leurs marques, et rendre la salle aux spectateurs à l’heure annoncée. Une heure, montre en main.
Quatorze heures : « Ils m’ont bluffé »
L’après-midi appartenait à deux troupes de notre cours de théâtre. Celle d’Yverdon jouait Jean-Claude, celle d’Etoy L’Affaire Poliakoff, près de cinquante minutes chacune. Deux pièces entières, tenues de bout en bout. Je suis resté pour l’une comme pour l’autre. C’est le genre de spectacle pour lequel on paie sa place.

Le salut des comédiens, à la fin de l’après-midi de théâtre.
Mirko Rochat, qui les a mis en scène et les a fait travailler toute l’année, est venu me trouver après la représentation. Il m’a dit trois mots : « Ils m’ont bluffé. » Nous étions d’accord.
Seize heures trente : Olympe a six ans, et c’est ma nièce
Autant l’écrire franchement. Olympe est ma nièce, elle a six ans, et le 21 juin elle est montée sur une scène pour la première fois de sa vie. Ce moment-là, je ne l’ai pas vécu en directeur.
En septembre, nous avions hésité à l’inscrire en comédie musicale. Sur le papier, elle était trop jeune. Une date de naissance dit pourtant peu de chose de ce dont une enfant a envie, et de ce qu’elle est prête à faire. Nous l’avons mise en situation, avec Melie, dans notre cours de comédie musicale à Lausanne. Puis nous avons regardé ce que cela donnait, semaine après semaine. Elle a trouvé sa place.
J’étais assis dans le public, côté droit, plutôt vers l’arrière, dans une salle pleine. Je l’ai vue arriver sur le plateau avec un grand sourire qui m’a touché.
Mais ce qui m’a marqué le plus, c’est ce qu’elle a gagné entre septembre et juin. Il m’a fallu du temps pour trouver le mot juste. De l’indépendance. Pas de la confiance : de l’indépendance.
Quand je lui ai demandé ce qu’elle avait pensé de sa journée, elle a résumé les choses à sa manière : « J’ai adoré, Melie elle est trop sympa. »
Dix-huit heures : trente enfants sur scène en même temps
Melie, justement. Pour la première fois, la comédie musicale a réuni une trentaine d’élèves ensemble, autour de La Famille Addams, avec elle et le groupe de Lausanne. Trente enfants costumés et maquillés qui tiennent un spectacle du début à la fin, c’est un aboutissement. C’est aussi une mécanique exigeante à faire tourner.
Nos coulisses ont atteint leur limite, et cela s’est vu : ce spectacle a été plus rock’n’roll que les précédents. Une journée comme celle-là concentre au même endroit ce que l’école fait sur toute une année. Nous étions vingt-deux à la tenir : quatorze professeurs, six bénévoles, une collègue de l’administration et moi-même. Pour plus de deux cents élèves sur scène ou exposés, et pour leurs familles. C’est le premier chantier de la prochaine édition.
Après la fête : des choses à améliorer
L’exposition de nos cours d’arts visuels mérite un meilleur cadre que celui que nous lui avons donné.
Les travaux étaient accrochés dès dix heures du matin et sont restés en place toute la journée. En fin d’après-midi, quelqu’un les a photographiés un par un pendant un quart d’heure. Cinquante et une images : un koala serrant un ballon de football, une pirogue échouée sur une plage, deux dromadaires dans les dunes, un portrait de profil. Il y avait largement de quoi s’arrêter. À nous d’amener davantage de monde devant ce que les élèves réalisent au fil de l’année.

L’exposition, installée sur les tables et sur les murs, en fin d’après-midi.
Le travail était là, les professeurs aussi. C’est le format qui doit changer, et le format est notre affaire. Une exposition commence là où l’accrochage s’arrête. Ce que nous cherchons, c’est qu’un élève se retrouve dans la situation de l’artiste qui expose : qu’il choisisse ses pièces, qu’il les accroche, qu’il explique à quelqu’un ce qu’il a voulu faire. Nous allons reprendre ce chantier avec les professeurs d’arts visuels, et les élèves y seront associés.
C’est d’ailleurs ce que je m’applique le plus à pratiquer : soumettre nos difficultés réelles à l’ensemble des professeurs. Non pas les difficultés présentables, mais les vraies. Les solutions qui en sortent sont plus justes, et surtout ce sont eux qui les portent ensuite.
En septembre : une année pour consolider
Sur l’année scolaire 2025-2026, nous avons accompagné plus de cinq cents élèves chaque semaine et accueilli plus de mille enfants dans les stages de vacances. En septembre, nous avons fait un choix : consacrer cette année à consolider ce que nous faisons déjà, sans ouvrir de nouveau lieu ni de nouvelle discipline. C’est la qualité des cours qui passe en premier.
Il y a du nouveau malgré tout, et ce sont des personnes. Vaïna, Richard et Violette rejoignent les arts visuels ; Mathieu revient à la musique après une année de pause, accompagné d’Anatole et d’Aleksandra.
L’an prochain, nous recommencerons la veille, à sept heures du matin.